Réveille le punk

15 03 2009

langle-mort

Par une étrange alchimie, le mariage du groupe de rock Zone libre et des rappeurs Casey et Hamé accouche d’un album punk.

Demandez à un bûcheron bien charpenté de vous asséner un coup de poing dans l’estomac. Le souffle coupé, les entrailles remuées, les yeux désorbités, vous aurez alors une idée assez précise de l’effet que provoque L’Angle mort. L’album commun de Casey, Hamé et du groupe Zone libre percute simultanément tous les sens avec une violence inouïe.

L’impact est d’autant plus puissant que les oreilles des amateurs de rap français sont peu habituées au mariage du rock et du rap. Tandis qu’aux Etats-Unis les collaborations entre groupes de rock et de rap paraissent naturelles depuis le fameux Walk this way de Run-DMC et Aerosmith en 1986, le rap s’est construit en France contre le rock. Pourtant, les deux musiques puisent à la même source, celle du blues, et colportent une colère identique. Bizarrerie française, qui tient à la fois de l’ignorance et de la schizophrénie.

Zone libre, Casey et Hamé s’aventurent donc sur un terrain inexploré, un angle mort à proprement parler. Leur association paraît tomber sous le sens, tous baignant dans le même jus âcre. « On partage dans notre musique et nos propos une espèce de rage. La rage est un bon moteur » confirme Serge Teyssot-Gay (1). De fait, l’alchimie opère dès les premières mesures des Mains noires.
Les cordes incandescentes et les riffs crépusculaires du duo Serge Teyssot-Gay – Marc Sens entrent en résonnance avec les textes sinistres de Casey et de Hamé. La musique, moins expérimentale que sur le précédent album de Zone Libre, Faites vibrer la chair, fait corps avec le flow des deux MCs. La plupart des titres fonctionnent comme un dialogue entre les voix et les guitares: aux cris de colère de Hamé et de Casey succède un déferlement noisy rock. Le martèlement de la batterie de Cyril Bilbeaud sonne comme un écho au fracas provoqué par la collision des voix et des guitares.

Galvanisée par les instrus fulminantes, Casey est à l’évidence plus à l’aise dans un exercice qui lui permet de déchaîner toute son énergie punk. A tel point qu’on en vient à se demander si Casey est encore une rappeuse. De fait, ses trois échappées solitaires, Purger ma peine, Une tête à la traîne, et La chanson du mort-vivant sont les meilleurs morceaux de l’album. Plus hésitant –voire scolaire, Hamé n’a pas pris la peine de modeler son flow horizontal sur la musique. Dommage. Cependant, le franc-tireur a encore aiguisé son écriture depuis Du Cœur à l’outrage et lâche avec Le mur et son couplet sur Les mains noires deux de ses plus beaux textes. En fait, le seul bémol de l’album vient de ses finitions parfois un peu bâclées – au moins ajoutent-elles à son charme glauque.

L’Angle mort est une telle réussite qu’on aimerait qu’elle fasse des émules. A quand un duo Sefyu – Jean-Louis Aubert ? Et Booba – Dick Rivers ?

(1) Interview aux Inrocks