Noir c’est noir

30 11 2008

tragedie-dune-trajectoire

1939 a été pour le cinéma américain une « miracle year » en raison de la profusion de chef-d’œuvres sortis cette année-là. A bien des égards, on pourrait appliquer le même qualificatif à l’année 2006 pour le rap français qui a vécu comme une renaissance éphémère après le cru 2005 peu fécond et avant un millésime 2007 franchement terne. Et Casey aura largement contribué à ce rebond. Découverte notamment sur la compilation L432, elle exploite depuis une décennie la même veine, noire et acrimonieuse. En dépit d’une kyrielle d’apparitions sur compiles et de projets divers, celle qui a osé décliner une invitation de NTM qu’elle jugeait condescendante s’était jusqu’en 2006 abstenu de sortir un album. La MC (l’acronyme accepte-t-il le féminin ?) a donc comblé ce trou dans sa discographie avec un premier solo de la meilleur manière, en livrant un disque radicalement noir, modèle de cohérence et de pessimisme.

Tragédie d’une trajectoire est un album définitivement noir, d’un noir sans nuance. Aucune lueur ne perce l’obscurité. « Tout ce que j’énumère n’a aucun humour, est noir et amer, froid et sans amour, fade et sans saveur et a dans son sommaire un lexique et une grammaire pour cracher sur leur mère » prévient-elle en début d’album. Le disque est donc un déversement ininterrompu de haine et de colère accumulées tout au long d’une vie et condensées en douze morceaux de qualités égales. On peut se réjouir que l’extrême densité de l’album permette de compenser sa brièveté. La semonce adressée à la face du monde provoque chez l’auditeur une frayeur continue de la première à la dernière mesure de l’album. Et le tout dégage une inquiétante atmosphère de crépuscule sur un monde au bord du chaos.

Quand l’intro fleurie de Pas à vendre laisse imaginer un lever de soleil sur un paysage champêtre, la semonce brutale de Casey brise subitement l’harmonie et fait redescendre l’auditeur vers l’abîme ténébreux où la MC a élu domicile, un cloaque glauque sans issue. « Noire née en France « , Casey, qui conserve toujours par devers elle une lame dans sa veste au cas où, est soumise aux tourments et à la méfiance de la bête traquée. Le monde extérieur est présenté sans distinction comme un ennemi, seule la banlieue nord trouvant grâce à ses yeux. Les rues parisiennes sont ainsi peuplées d’une faune hostile pour laquelle elle n’a que mépris et méfiance, à telle enseigne que sa colère radicale confine au quasi-solipsisme. Militante de l’insoumission, Casey, la révolte solidement chevillée au corps en appelle en permanence à la mutinerie.

Bien que Casey cultive l’androgynie, Tragédie d’une trajectoire manifeste une certaine sensibilité féminine. Sans verser dans le psychologisme de comptoir, on pourra noter que Casey fait davantage part de ses états d’âmes que ses éternels complices de La Rumeur dont le cœur semble davantage fait de pierre. En témoigne la pochette sur laquelle elle exhibe sans pudeur les écorchures qui meurtrissent autant sa peau que ses entrailles. Celle qui revendique son appartenance à la race des punks se livre sans détours notamment dans sa présentation liminaire glaçante : « cette belle insouciance de l’enfance qui plus tard laisse place à la sagesse, je l’ai pas connue. Je suis noire, née en France et maintenue en position de faiblesse. Et aujourd’hui encore un rien me blesse ; et pourtant j’ai tout fait pour que passent mes traumatismes, mais c’est dur, il faut que je le reconnaisse. Et il y a peu de chances pour que ça se tasse avec la vieillesse ». En dépit d’un poncif tenace, il y a donc bien en France une place pour le rap féminin même si Princess Anies a voulu nous démontrer le contraire en début d’année avec le nunuche Au carrefour de ma douleur

Sa plume, trempée dans le vitriole, est aisément reconnaissable à l’abondance des assonances et des allitérations qui font figure pour la MC de marque de fabrique. Anti-Flaubert, le défunt écrivain s’étant fixé jadis pour mission de chasser de ses textes la moindre allitération, elle étale tout son savoir faire dans Suis ma plume, pur exercice de style destiné à faire la démonstration de sa maîtrise lexicale : « Ma plume, mon diplôme, un blâme, un problème, un suprême programme haut de gamme qui engraine, qui entraîne débris de crânes, de vitrines, crimes qui se trament, nitroglycérine. Premier album, je dégomme, sors des Abymes, j’amène oedèmes et rétame des ridims, j’étonne, on m’acclame, je donne mon mot d’ordre et mon modèle, quidam dégomme sur le macadam. Des tonnes d’ultimatums dans mes thèmes, hématomes dans mes tomes à l’antenne et cartonne e système. » « Alors, t’as suivi ? Ca t’a plu ? T’as vu ce style ? T’as vu cette dextérité ? T’as vu cette compétence ? » demande-t-elle en conclusion. Difficile de répondre autrement que par l’affirmative. La répétition des mêmes sonorités lui permet d’insister sur chacune des syllabes, leur donnant à chaque fois une charge explosive, le flow au cordeau tenant lieu de détonateur. Par ailleurs, le parti pris stylistique permet de tenir les sens de l’auditeur en alerte et donne encore davantage de relief au texte. Le flow tout en retenue et pourtant percutant de Casey tient du paradoxe.

Les participations dispensables d’Anfalsh ou de Ekoue s’intègrent plutôt bien à l’ensemble mais rompent l’envoûtement opéré par la voix enveloppante de Casey. On surprend même la MC, un instant traîtresse à son personnage mais fidèle à sa personne, à rire en introduction de On ne présente plus la famille. Par ailleurs, son excellent couplet sur Ma Haine éclipse complètement les apparitions de ses collègues de crew.

Avec un album très No future, Casey part en guerre contre le monde entier. Et pourtant, si chaque rime glace le sang par sa noirceur catégorique, le talent de Casey tient dans sa capacité à éviter la simulation ou la caricature. Bien que Casey soit à la ville plus guillerette que ses textes ne le laissent imaginer, on sent la sincérité dans sa démarche. Elle ne nous montre pas son cœur ; elle dissèque en public ses viscères.

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