La presse rap, « tout le monde s’en fout »

12 05 2009

combat rap

Thomas Blondeau est pigiste itinérant pour la presse musicale. Il est également l’auteur avec Fred Hanak de deux receuils d’entretiens avec des rappeurs, américains d’abord, puis français.

Quel chemin as-tu suivi pour arriver au journalisme?
Institut d’études politiques, puis formation à L’institut français de presse. Je ne sais pas si ça m’a beaucoup servi. Ca m’a servi pour obtenir un stage, qui a permis certaines rencontres, puis le reste. Le milieu de journalisme, après, c’est une histoire gens que tu croises, qui trouvent que tu fais des bons articles … ou pas.
 
Est-ce qu’il est possible aujourd’hui de vivre de piges dans la presse musicale? Toi par exemple, tu arrives à t’en sortir ?
Oui, mais ça a été très dur. Il y a beaucoup de monde, des mecs installés que certains journaux considèrent plus crédibles que toi, ce qui est parfois légitime, et parfois lié à du pur copinage. Ce qui est compréhensible aussi. On ne sait jamais et on ne pourra jamais savoir. C’est très difficile, pour résumer. Disons que quand tu viens de la presse rap, tu n’es pas le bienvenu chez Le Monde. Il faut expliquer, raconter, faire lire des articles, proposer, prouver tes compétences. Parce que même si le mec que tu contactes ne connaît rien au rap, en revanche, il sait ce que c’est que de l’information, il est pointu, tatillon. Il veut que tu sois capable de lui faire comprendre ton sujet et ses implications, parce que quand tu écris dans son journal, tu ne t’adresses pas à tes potes. Je remercie certains d’entre eux, des  journalistes ouverts qui m’ont écouté, et à qui ça ne posait aucun problème que je vienne d’une presse ultra-spécialisée.

Quel exercice préfères-tu pratiquer? La chronique, le portrait, l’interview ? Et lequel rend le mieux compte de la richesse d’un artiste d’après toi ?
L’interview, la rencontre, même pour 10 minutes. C’est un instant de vie, une discussion. Mais là encore, il faut savoir conduire l’interview, c’est vraiment pas évident, c’est nouveau à chaque fois. La chronique, est un exercice que j’aime moyennement. Je suis très mauvais pour les chroniques, je crois.

Récemment, le magazine Unité a fait long feu. En quelques années, les grands titres de la presse rap, L’Affiche ou Radikal, ont disparu. Penses-tu qu’il y a la place aujourd’hui en France pour une presse rap de qualité?
Non. Tout le monde s’en fout. Ou alors il faudrait qu’elle s’y prenne autrement, qu’elle fasse de l’information ou qu’elle ait un point de vue personnel. On se moque un peu de savoir si l’album d’Eminem est bien, puisqu’on peut l’écouter en ligne avant sa sortie. La presse doit nous apporter des infos qu’on ne peut pas avoir en traînant sur le web, elle doit faire un travail de journaliste, poser des questions, enquêter. Ou déblatérer, mais de manière personnelle, écrire.

Est-ce que certains titres trouvent aujourd’hui grâce à tes yeux?
En France, pour parler rap, je dirais Gasface, même si ce n’est pas de la presse hip-hop à proprement dit, plutôt un mag culturel qui arrive à saisir son époque.

Globalement, penses-tu que le rap est suffisamment couvert dans les médias généralistes?
Oui. Le problème c’est que les rappeurs n’intéressent pas tout le monde, alors tu peux pas obliger les gens ou les journalistes à s’y intéresser. Quand la victoire de la musique c’est Abd Al Malik, tu tes dis que, fatalement, Grems ou LIM, ça ne va pas intéresser tout le monde. Et finalement, même si moi j’aime bien ces mecs, c’est pas fait pour le plus grand nombre non plus. Mais c’est pas grave. Il y a des tas de groupes de pop dont personne n’a rien à cirer et qui ont l’impression qu’on les boycotte, mais en fait non, c’est juste que ça nous intéresse pas. C’est exactement pareil.

Récemment, on a vu les journalistes se ruer sur Orelsan. Et tous reprenaient la comparaison avec Eminem, qui n’a pourtant pas grand chose en commun. Penses-tu que les journalistes musicaux manquent de culture rap?
C’est évident.  Mais moi j’ai de belles lacunes en pop-rock, ce qui doit sembler tout aussi inadmissible à certains, et ils ont sans doute raison. La solution que j’ai trouvé, c’est d’éviter d’écrire sur ce que je ne connais pas bien pour éviter de faire de mauvais papiers. Puissent-t-ils faire de même… Cela dit, je trouve la comparaison d’Orel avec Eminem pas si bête que ça.
 
Il y a quelques années, les critiques paraissaient déterminantes pour se faire un premier avis sur un disque avant de l’acheter. Aujourd’hui, avec le téléchargement, chacun peut choper un album et le jeter aussitôt s’il lui déplaît. Crois-tu que le téléchargement illégal condamne aussi la presse musicale?
Je pense que le rôle de la presse musicale n’est pas de faire que des chroniques. Et puis j’ai jamais cru les mecs qui écrivaient les chroniques, j’ai toujours voulu écouter avant d’acheter. Plus largement, la presse doit aller plus loin, enquêter, se démerder, parler aux mecs, avoir du recul, parce qu’elle est payée pour çà, c’est important. Les chroniques, j’ai toujours pensé que c’était le petit plus, mais on s’en fout, c’est pas grand chose. Un journaleux musical doit être capable d’expliquer Busta Rhymes à mon papa, il doit trouver les mots pour ça, et mon père doit comprendre. Pas besoin d’une chronique. Il doit saisir le sujet, le public, et tenter de raccorder les deux pour faire comprendre ce qu’il y a d’intéressant -ou d’inintéressant. Même si tout ça reste forcément subjectif, et tant mieux.