Les mille visages de Leeroy

25 11 2008

Open Bar
Après avoir claqué successivement les portes du Saïan Supa Crew et d’ Explicit Samouraï, Leeroy entame une carrière en solitaire avec Open Bar. Si un premier album solo est souvent pour son auteur l’occasion de se démarquer en proposant une réflexion personnelle émancipée de la tutelle du groupe, Leeroy semble au contraire vouloir perpétuer à lui tout seul l’héritage du Saïan Supa crew dans un album schizophrène et disparate d’où n’émerge que rarement une personnalité propre et originale.

Leeroy se frotte allègrement à presque tous les genres musicaux, du rock au reggae en passant par l’électro et à l’occasion le rap. Bien sûr, on pourra mettre au crédit du MC la volonté d’éclater la gangue qui confine souvent le rap dans un univers trop codifié et redondant ; mais l’éparpillement excessif des inspirations prend ici la forme d’un salmigondis musical. Le clin d’œil à Trust sur Antisocial 2007 n’apporte pas grand chose. De même, l’électro tapageuse de certains morceaux ( Petits travers, Comin’out) approche l’indigence. L’insupportable vacarme de ces deux titres plombe complètement l’album.
Le travestissement permanent de Leeroy donne par moments l’impression qu’il cherche à tout prix à tenir à lui tout seul tous les rôles du Saïan Supa Crew. A sa décharge, il faut reconnaître que la sauce prend parfois, notamment sur le reggaeisant Je n’ai jamais choisi en duo avec Fefe ou sur Y’a des jours, qui lorgne sur un blues déstructuré. Par ailleurs, le flow de Leeroy est suffisamment technique et plastique pour s’adapter à n’importe quelle instru.

Mais, le dispersement de l’album est aussi thématique. En polygraphe, Leeroy aborde une multitude de sujets sans donner d’homogénéité à l’ensemble : l’immigration, la mauvaise humeur, l’hétérosexualité, la cupidité féminine (sur un morceau qui rappelle étonnamment le Starfuckeuz de Rohff, voire Les Filles du move de Doc Gyneco), les discriminations, les moches ou les gens méchants sont tour à tour évoqués. Cette collection de thèmes épars ne permet pas de déterminer un propos cohérent. En outre, le MC, qui a joué dans quelques courts métrages, fait souvent autant l’acteur que le rappeur. Même si l’exercice est souvent réussi, les masques successifs qu’arbore Leeroy, en représentation permanente, font comme écran entre lui et son auditeur. De fait, les morceaux les plus réussis sont ceux où le MC quitte son vêtement de scène pour se découvrir. On citera notamment Je viens de là où l’on m’aime, J’n’ai jamais choisi, Indigènes ou Y’a des jours.

On pourra donc saluer la technique de Leeroy qui lui permet de se renouveler à chaque morceau d’un album débridé, mais la profusion des effets pyrotechniques déployés masque finalement la personnalité du MC. Pris individuellement, certains morceaux révèlent une très grande qualité ; mais sur la longueur, l’album qui prend la forme du manteau d’Arlequin donne le tournis à l’auditeur écartelé entre les mille visages de Leeroy. Poli, on parlera d’éclectisme ; honnête, on dira manque de cohérence.

Un premier essai pêche souvent par la volonté de tout dire. Si le suivant est plus ramassé et moins éparpillé, on peut raisonnablement attendre un excellent album.

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