Nessbeal, Rois sans couronne

6 12 2008

Rois sans couronne

Après avoir promené sa silhouette fantomatique sur des apparitions plus ou moins convaincantes, l’inattendu Nessbeal avait imposé avec La mélodie des briques, album saisissant par sa sincérité et son atmosphère lugubre, incontestable surprise de l’année 2006, un personnage sinistre et désespéré. Si Rois sans couronne ne bénéficie pas de l’effet de surprise du premier album, il conserve une puissance égale, une fois la déception de la première écoute surmontée.

En effet, l’oreille est d’abord perturbée par des tonalités incongrues dans l’univers sombre de Nessbeal. Première surprise et première déception, On aime ça, énième variation sur un thème éculé, constitue à la fois la caution radiophonique de l’album et sa principale faiblesse. De là à dire qu’il s’agit d’un lien de cause à effet, il n’y a qu’un pas que nous franchissons allègrement. De fait, après le relatif échec commercial de la Mélodie des briques, Rois sans couronne traduit l’hésitation de Nessbeal, partagé entre la volonté de courtiser un public plus large au risque de trahir sa personnalité originale, et son charisme funèbre qui faisait toute la qualité du premier opus. L’enthousiasme dissonant de Nessbeal, traître à lui-même, lui fait perdre en charme ce qu’il gagne en accessibilité. D’ailleurs, le roi,  privé de couronnement avec La mélodie des briques, assume partiellement  ce parti pris en avouant l’amertume qui a suivi l’échec commercial. Les morceaux racoleurs sont certes très minoritaires (On aime ça, Tu vois c’ que j’ veux dire, La vie des pauvres dans une certaine mesure), mais ils suffisent à rompre l’envoutement opéré sur le reste de l’album par le supplicié du Val-de-Marne. Le désir d’attirer à lui un public moins confidentiel se lit également dans les productions, habiles et percutantes, mais qui, à force de plastronner, ont tendance à s’user après plusieurs écoutes.

Rois sans couronne est donc un album indécis et hésitant, quasi schizophrène, où voisinent une allégresse factice et le spleen caractéristique de Nessbeal. Cependant, à condition d’expurger l’album des quelques intrus pour n’en retenir que l’essence, on obtient un disque d’une qualité égale, voire supérieure à La Mélodie des Briques. En effet, à y regarder de plus près, Nessbeal cultive avec ce nouvel aérolithe bombardé d’un autre monde les qualités qui avaient fait la puissance du précédent effort. Le chantre illettré désarme une nouvelle fois l’auditeur par sa sincérité pour mieux lui asséner une fois sa vigilance endormie des punchlines sinistres et discrètes. L’écriture spontanée mais soignée permet une nouvelle fois au MC de combiner les petits mots pour dire de grandes choses. Un certain nombre de titres, à l’instar de « Réalité française », accumulent cependant les raccourcis regrettables  mais dont le manichéisme a au moins le mérite de faire ressortir les antagonismes d’une société morcelée en identités repliées sur elles-mêmes.

On retrouve donc le même Nessbeal, aussi attachant qu’inquiétant, qui, par sa voix sépulcrale, semblable au murmure d’un trépassé échappé de son tombeau, par son allure de zombie au corps quasi décharné, et surtout par ses thématiques lugubres, aux confins du morbide, évoque l’imagerie des danses macabres du XVIème siècle, obsédé par la perspective de la mort : « Je danse un twist sur la tombe du hip hop ». De Rimes instinctives jusqu’au paradoxal Ca ira mieux demain, message d’espoir déclamé sur un ton incrédule et désabusé,  Rois sans couronne réserve de beaux moments de bravoure.

Membre du gotha du ghetto, Nessbeal porte une telle douleur qu’il donne l’impression de gravir à chaque rime son petit Golgotha : « chacun son chemin de croix ». Dans l’ensemble, sauf peut-être sur le morceau avec Dicidens, les featurings ne prennent pas, comme si Nessbeal ne pouvait libérer toute son énergie noire qu’en solitaire. Sans évoquer l’inaudible prestation de Wallen, l’association  improbable des deux plus grands écorchés du rap français, le Rat Luciano et Nessbeal, qui aurait pu déboucher sur un classique éternel, tombe à plat.

Loin des hits tire-larmes du moment, qui dosent le pathos à la louche (Lettre du front de Sefyu et Kenza Farah ou Dernière chance de Soprano et Léa Castel), ce petit classique en puissance se signale par son authenticité en dépit de quelques parasites et s’affirme comme l’un des candidats les plus sérieux  au titre de meilleur album de rap français de l’année 2008.

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