Doc Gyneco, Première consultation

11 10 2009

doc gyneco

L’arrogance flegmatique, le ricanement désenchanté, la mise à distance du rap : tout Doc Gynéco est contenu dans son premier album. A commencer par ses errements ultérieurs. « Première consultation » est si novateur que la suite de sa carrière paraît superflue. Le disque fait figure d’apparition fugitive de Doc Gynéco dans l’espace musical, le traversant comme un météore et se consumant au contact de l’atmosphère. « Quality Street », la queue de la comète, a définitivement signé le crépuscule de l’idole déchue.

Depuis une décennie, Doc Gynéco s’attache à détruire sa propre légende avec une constance qui forcerait presque l’admiration. Si bien que ses flirts germanopratins et ses amitiés présidentielles ont fait oublier son génie originel. Dans l’imagerie médiatique, Doc Gynéco est devenu ce rebut calciné par le cannabis qui promène gauchement sa carcasse bouffie de plateau en plateau, le plus souvent sous les lazzi d’un public amnésique, en traînant dans son sillage des volutes de fumée clandestine. Au mieux, il est perçu comme une déclinaison vaguement hip-hop de Michel Sardou. Enfermé dans sa propre caricature, Doc Gynéco soliloque en silence. On a  désormais peine à imaginer qu’il y a dix ans, Bruno était le roi du pétrole. La vache à lait de Virgin et du Secteur Ä. Deuxième moitié des années 1990 : c’est l’époque bénie où les albums de rap se vendent  par centaines de milliers d’exemplaires. Du haut de son million de disques écoulés, Doc Gynéco peut se permettre toute sa morgue cool et désabusée. Tout paraît facile. Le succès est d’autant plus foudroyant que Bruno Beausir, 22 ans à peine, débarque de nulle part. Jusque là, il n’a fait entendre son flow chaloupé que le temps d’un couplet incongru sur « 95200 », le deuxième album  du Ministère AMER. Doc Gyneco y laisse déjà percevoir un personnage atypique, désinvolte et railleur. Première consultation lui offre l’espace nécessaire pour exprimer pleinement son indolente insolence. 

Par le truchement de son premier disque, Doc Gynéco a d’abord imposé une attitude. Ses allures de lendemain d’orgie ambulant et sa nonchalance goguenarde tranchent avec les codes en vigueur du rap. En dépit d’un vague parfum de provocation gainsbarienne, Doc Gynéco séduit le grand public grâce à sa dégaine inoffensive d’adolescent dégingandé et lunaire.  Posters aux murs et skateboard au pied du lit sur la pochette, Bruno Gynéco correspond au portrait-robot du jeune moyen. Pas franchement de quoi inquiéter. Quelques mois plus tôt, Passi et Stomy Bugsy, ses collègues du ministère AMER, en appelaient au ‘Sacrifice de poulets’. Lui passe pour le rappeur sympa. A rebours de ses coreligionnaires de la Secte Abdoulaï, Gynéco le dandy déleste son propos de tout discours militant. Bruno Beausir n’est pas un contempteur : c’est un contemplateur. Ses principaux sujets de préoccupation : les filles, le foot, les filles, son quartier, les filles, le sexe et les filles. Et puis aussi, de temps en temps, les filles. Le rappeur croque le quotidien de Bruno en quelques chroniques pittoresques, en évitant soigneusement la street surenchère. Et le résultat coule comme du miel chaud. Doc Gynéco pose un regard moqueur et attendri sur son environnement dont il extrait avec humour la tragique banalité. De ‘Passement de jambes’, exercice de name-dropping footballistique, aux ‘Filles du moove’, évocation tendre d’une génération de starlettes anonymes, le rappeur badine allègrement avec son quotidien.

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Là-bas il fait chaud

29 03 2009

casey-gyneco

Le conflit social en Guadeloupe mené à l’initiative du LKP, qui a débordé sur la Martinique et sur la Réunion, a considérablement modifié l’image des Antilles en métropole. Vue uniquement comme une destination de vacances, les îles françaises sont subitement apparues sous une lumière crue. Né ici de Doc Gyneco et de Chez moi de Casey dévoilent tous les paradoxes des anciennes colonies françaises.

Les deux morceaux de Doc Gyneco et de Casey, à dix ans d’intervalle, explorent le même thème sur un mode identique. Les deux MCs font découvrir leur île d’origine, respectivement la Guadeloupe et la Martinique, en jouant les guides touristiques et en soumettant leur auditeur à une série de questions.

La similitude formelle et thématique des deux titres, dont on ne sait si elle est volontaire ou non, fait ressortir une opposition sur le fond qui pourrait donner l’impression que l’un des deux MCs livre une version mensongère. De fait, Gyneco propose une vision très idéalisée des Antilles tandis que Casey en montre le versant sinistre.

Les deux morceaux semblent d’ailleurs se répondre presque point par point :

Doc Gyneco : Sous les cocotiers les filles sont dorées, les maillots mouillés et les bondas bombés
Casey : Les cocotiers ne cachent rien de la misère

Doc Gyneco : Je veux prendre des bains de mer avec le Ministère
Casey : Mes cousins se foutent des bains de mer

Doc Gyneco : Francky Vincent est le Saint Patron
Casey : Sais-tu qu’on n’écoute pas David Martial, la compagnie créole et « c’est bon pour le moral » ; et que les belles doudous ne sont pas à la cuisine, à se trémousser sur un tube de Zouk’ Machine ?

En fait, par-delà les antagonismes apparents, les deux morceaux révèlent une réalité unique mais complexe, faite de nuances. La différence des points de vue souligne davantage le contraste des personnalités : le texte de Gyneco correspond autant à son attitude indolente et rieuse que celui de Casey s’inscrit dans la noirceur qu’on lui connaît. Par ailleurs, alors que le MC du XVIIIème se sert de sa description d’une Guadeloupe volontairement magnifiée pour l’opposer au décor métropolitain, la Rouennaise semble englober dans sa vision désespérée d’un monde lugubre la France et ses anciennes colonies.

Les Antilles ressemblent autant à la carte postale de Gyneco qu’à la représentation de Casey qui sont comme les deux faces d’un même dé, ou l’envers et l’endroit du décor.

Quoiqu’il en soit, les deux titres font incontestablement partie de la playlist idéale du rap français.