He was rappin’ when they were nappin’

25 11 2008

diogene
Contempteur inlassable d’une société qu’il regarde avec mépris et envie, Diogène le cynique est l’égal des MCs modernes, leur avatar le plus old school.

Un consensus s’est fait autour de l’idée que le rap a été enfanté par une poignée de MCs pionniers, du Sugarhill Gang à Public enemy, qui s’appuyaient sur l’héritage laissé par quelques ancêtres unanimement célébrés. Mais les généalogistes du rap qui lui donnent une petite trentaine d’années oublient un peu vite que tout est déjà contenu en germe dans l’Antiquité, comme la Renaissance a feint de le redécouvrir. Le premier MC ne s’appelle pas Kurtis Blow, pas plus qu’il n’est membre des Last Poets : il s’appelle Diogène et il est né il y a vingt-cinq siècles.

Bref rappel : Diogène est né peu avant 400 av JC à Sinope, colonie grecque sur la rive méridionale de la mer Noire. Suite à une affaire de contrefaçon de monnaie dans laquelle son père et peut-être lui-même sont impliqués, il est contraint de quitter sa patrie anatolienne. Il s’installe alors sur le continent grec, vivant tantôt à Athènes, tantôt à Corinthe, et il consacre le reste de sa vie à propager (et à mettre en pratique) les idées et le mode de vie cyniques. Il meurt très vieux, sans doute octogénaire, le même jour qu’Alexandre si on en croit la légende. D’abord, Diogène est collé à la rue. Le pavé est son territoire. Son attachement au bitume (qui n’en est pas encore) est tel qu’il en fait son lieu de résidence, prenant pour seul abri une citerne de bois. En somme, Diogène est ghetto à fond. Il vit dans la rue, par la rue, pour la rue.

On connaît par ailleurs son irrévérence à l’égard de toutes les institutions et particulièrement celles qui représentent l’Etat. La fameuse (mais sans doute apocryphe) anecdote rapportée par Plutarque dans la biographie qu’il consacre à Alexandre le grand, raconte que le père du cynisme aurait ordonné à l’Empereur, en passe de conquérir l’essentiel du monde connu, de s’ « écarter de [son] soleil ». L’irrespect manifesté à l’égard d’Alexandre qui représente dans un paysage politique rudimentaire l’Etat à lui tout seul n’est pas très loin des déclarations de défi, sinon de haine, formulées par nos rappeurs à l’adresse des institutions étatiques. Ultime sacrilège à une époque où l’amour de la cité est une vertu fondamentale que même Socrate conserve au prix de sa vie, Diogène l’immigré ne montre aucun attachement à Athènes et fait l’affront de se déclarer kosmopolitês. Dès lors, le parallèle avec le propos actuel du rap est aisé. Le natif de Sinope aurait pu dire (peut-être l’a-t-il réellement dit) : « je baiserai Athènes jusqu’à ce qu’elle m’aime ».

En antique MC, Diogène, qui consacre l’essentiel de son activité à invectiver les passants, raille toutes les conventions sociales. De la même manière que les banlieues représentent aujourd’hui un antimonde dont les repères sont renversés par rapport à la norme, le cynique transgresse tous les protocoles. Pour faire entendre son mépris des standards, il manie le sarcasme et éclabousse de son verbe tranchant toutes les manifestations du politiquement correct. Diogène rencontre un jour un athlète qui jouit d’un immense prestige et se vante d’être le coureur le plus rapide de toute la Grèce. La réplique acerbe fuse : « Mais tu n’es pas plus rapide qu’un lapin ou un cerf, et ces animaux, les plus rapides de tous, sont aussi les plus lâches ». Comme les rappeurs indés moquent la musique plus aseptisée servie entre autres par Skyrock, Diogène, adepte du clash, s’en prend également aux philosophes installés qu’il abreuve d’injures. Dans Le Politique, Platon parvient à la conclusion que « l’homme est un bipède sans plumes », à quoi Diogène répond en lançant un poulet dans l’Académie, l’école fondée par Platon, accompagné de l’exclamation : « voici l’homme ! ». Diogène est à Platon ce que Booba est à Sinik : le virtuose marginal contre le petit-bourgeois installé.

Semblable au rap, la critique de Diogène est uniquement destructrice et ne propose aucune solution de remplacement au système qu’elle met tant d’énergie à dénoncer. Il se contente d’attaquer (les coutumes sociales, la politique, les pratiques religieuses etc.). Sur le modèle de son héros Héraclès, il nettoie de fond en comble les écuries d’Augias mais il ne juge pas utile de remplacer l’ordure évacuée par quoi que ce soit d’autre. Cosmopolite, il n’est lié à aucune cité : citoyen de l’univers, il n’est citoyen de nulle part. Il n’a donc pas besoin de découvrir une nouvelle forme d’organisation politique pour remplacer les formes défectueuses.