C’était mieux avant

30 11 2008

Menilcity

Les meilleurs MCs ont souvent des goûts pour le moins douteux en matière de visuel et Cassidy vient une nouvelle fois confirmer la règle. Il faudra donc dépasser tout le mauvais goût qui s’affiche sans vergogne sur la pochette à l’esthétique Hells Angels pour apprécier ce premier projet solo de l’autre membre du groupe mythologique les X-Men. La frontière aujourd’hui ténue entre albums et street albums empêchent de déterminer avec précision à quelle catégorie appartient exactement Menilcity qui mêle des titres déjà connus (notamment le très bon Cass’Story déjà entendu sur la compilation Le Journal du 2O) aux inédits. Le soin apporté à la finition de Menilcity incline cependant à pencher pour la première solution.

Passées ces interrogations liminaires, force est de reconnaître la qualité de l’album. Malgré des productions quelques fois un peu bancales, on passe d’agréables moments à l’écoute du premier album de Cassidy qui conserve une maîtrise technique égale depuis une décennie. Certes, on pourra regretter que le MC n’ait pas pris le risque de se renouveler mais sa scansion garde une efficacité intacte. Par ailleurs, c’est quand il est accompagné qu’il fait le mieux valoir ses atouts, comme si la saine émulation du groupe fécondait son inspiration à l’image de feu l’époque Time Bomb. J’demande pas la lune et Joue pas, en collaboration avec Octobre rouge font ainsi partie des meilleurs titres de l’ensemble. Si quelques trous d’air rompent par moments le charme, le tout garde une vraie cohérence d’ensemble. Nonobstant de très bons morceaux, aucune énorme boucherie ne tire de façon décisive l’album vers le haut, mais aucun raté ne vient non plus le tirer vers le bas.

En résumé, c’est pas mal. Et c’est bien là tout le problème : c’est juste pas mal, quand on s’attend toujours au chef d’œuvre des X-Men auquel on a jamais eu droit. Toutes proportions gardées, c’est un peu comme si tout le talent de Mozart n’avait accouché que de la discographie de Richard Clayderman. Comme celui d’Ill, ce disque rappelle douloureusement que les X-Men ont déçu les immenses espoirs placés en eux. Cassidy et ses invités remuent d’ailleurs le poignard dans une plaie mal cicatrisée :

« Ninety-five, X.Men attaque en live, attaque au mic […] Face à Laarso je suis pas perso, je reste à mon poste bien posté préparant la riposte»

« Si je dis ça, c’est grâce aux freestyles de Cass’ et Time Bomb que j’écoutais au fond de la classe »

Les deux (trois pour les pinailleurs) MCs font partie d’une catégorie de groupes et de rappeurs dont on aurait pu penser au milieu des années 1990 qu’ils étaient promis à une destinée grandiose et qu’ils étaient capables de porter cette musique au firmament; et puis rien. L’unique album du groupe expédié en quelques semaines, Jeunes, coupable et libres, funeste souvenir, avait déjà sonné le glas de nos espoirs trahis. Certes, Cassidy ne suit pas Ill dans sa chute vertigineuse, mais il est incapable de porter à lui tout seul l’héritage pesant d’un groupe qui n’appartient désormais plus qu’au mythe. On a depuis longtemps renoncé à croire à un second album des X, vieux serpent de mer.

Pour se consoler, on pourra se souvenir qu’il avait fallu surmonter une désillusion égale pour apprécier au terme d’un douloureux travail sur soi l’album de Hifi qui s’est bonifié avec le temps.

Au total, en dépit d’une qualité qu’on peine à mesurer en raison de la charge émotionnelle, cet album ravive encore la nostalgie ambiante dans le rap français. « Je donnerais tous les paysages du monde pour celui de mon enfance » disait Cioran. On échangerait volontiers tous les paysages pour retrouver celui de l’enfance du rap français. Cassidy conclut lui-même : « ce move die lentement ».