Là-bas il fait chaud

29 03 2009

casey-gyneco

Le conflit social en Guadeloupe mené à l’initiative du LKP, qui a débordé sur la Martinique et sur la Réunion, a considérablement modifié l’image des Antilles en métropole. Vue uniquement comme une destination de vacances, les îles françaises sont subitement apparues sous une lumière crue. Né ici de Doc Gyneco et de Chez moi de Casey dévoilent tous les paradoxes des anciennes colonies françaises.

Les deux morceaux de Doc Gyneco et de Casey, à dix ans d’intervalle, explorent le même thème sur un mode identique. Les deux MCs font découvrir leur île d’origine, respectivement la Guadeloupe et la Martinique, en jouant les guides touristiques et en soumettant leur auditeur à une série de questions.

La similitude formelle et thématique des deux titres, dont on ne sait si elle est volontaire ou non, fait ressortir une opposition sur le fond qui pourrait donner l’impression que l’un des deux MCs livre une version mensongère. De fait, Gyneco propose une vision très idéalisée des Antilles tandis que Casey en montre le versant sinistre.

Les deux morceaux semblent d’ailleurs se répondre presque point par point :

Doc Gyneco : Sous les cocotiers les filles sont dorées, les maillots mouillés et les bondas bombés
Casey : Les cocotiers ne cachent rien de la misère

Doc Gyneco : Je veux prendre des bains de mer avec le Ministère
Casey : Mes cousins se foutent des bains de mer

Doc Gyneco : Francky Vincent est le Saint Patron
Casey : Sais-tu qu’on n’écoute pas David Martial, la compagnie créole et « c’est bon pour le moral » ; et que les belles doudous ne sont pas à la cuisine, à se trémousser sur un tube de Zouk’ Machine ?

En fait, par-delà les antagonismes apparents, les deux morceaux révèlent une réalité unique mais complexe, faite de nuances. La différence des points de vue souligne davantage le contraste des personnalités : le texte de Gyneco correspond autant à son attitude indolente et rieuse que celui de Casey s’inscrit dans la noirceur qu’on lui connaît. Par ailleurs, alors que le MC du XVIIIème se sert de sa description d’une Guadeloupe volontairement magnifiée pour l’opposer au décor métropolitain, la Rouennaise semble englober dans sa vision désespérée d’un monde lugubre la France et ses anciennes colonies.

Les Antilles ressemblent autant à la carte postale de Gyneco qu’à la représentation de Casey qui sont comme les deux faces d’un même dé, ou l’envers et l’endroit du décor.

Quoiqu’il en soit, les deux titres font incontestablement partie de la playlist idéale du rap français.

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Réveille le punk

15 03 2009

langle-mort

Par une étrange alchimie, le mariage du groupe de rock Zone libre et des rappeurs Casey et Hamé accouche d’un album punk.

Demandez à un bûcheron bien charpenté de vous asséner un coup de poing dans l’estomac. Le souffle coupé, les entrailles remuées, les yeux désorbités, vous aurez alors une idée assez précise de l’effet que provoque L’Angle mort. L’album commun de Casey, Hamé et du groupe Zone libre percute simultanément tous les sens avec une violence inouïe.

L’impact est d’autant plus puissant que les oreilles des amateurs de rap français sont peu habituées au mariage du rock et du rap. Tandis qu’aux Etats-Unis les collaborations entre groupes de rock et de rap paraissent naturelles depuis le fameux Walk this way de Run-DMC et Aerosmith en 1986, le rap s’est construit en France contre le rock. Pourtant, les deux musiques puisent à la même source, celle du blues, et colportent une colère identique. Bizarrerie française, qui tient à la fois de l’ignorance et de la schizophrénie.

Zone libre, Casey et Hamé s’aventurent donc sur un terrain inexploré, un angle mort à proprement parler. Leur association paraît tomber sous le sens, tous baignant dans le même jus âcre. « On partage dans notre musique et nos propos une espèce de rage. La rage est un bon moteur » confirme Serge Teyssot-Gay (1). De fait, l’alchimie opère dès les premières mesures des Mains noires.
Les cordes incandescentes et les riffs crépusculaires du duo Serge Teyssot-Gay – Marc Sens entrent en résonnance avec les textes sinistres de Casey et de Hamé. La musique, moins expérimentale que sur le précédent album de Zone Libre, Faites vibrer la chair, fait corps avec le flow des deux MCs. La plupart des titres fonctionnent comme un dialogue entre les voix et les guitares: aux cris de colère de Hamé et de Casey succède un déferlement noisy rock. Le martèlement de la batterie de Cyril Bilbeaud sonne comme un écho au fracas provoqué par la collision des voix et des guitares.

Galvanisée par les instrus fulminantes, Casey est à l’évidence plus à l’aise dans un exercice qui lui permet de déchaîner toute son énergie punk. A tel point qu’on en vient à se demander si Casey est encore une rappeuse. De fait, ses trois échappées solitaires, Purger ma peine, Une tête à la traîne, et La chanson du mort-vivant sont les meilleurs morceaux de l’album. Plus hésitant –voire scolaire, Hamé n’a pas pris la peine de modeler son flow horizontal sur la musique. Dommage. Cependant, le franc-tireur a encore aiguisé son écriture depuis Du Cœur à l’outrage et lâche avec Le mur et son couplet sur Les mains noires deux de ses plus beaux textes. En fait, le seul bémol de l’album vient de ses finitions parfois un peu bâclées – au moins ajoutent-elles à son charme glauque.

L’Angle mort est une telle réussite qu’on aimerait qu’elle fasse des émules. A quand un duo Sefyu – Jean-Louis Aubert ? Et Booba – Dick Rivers ?

(1) Interview aux Inrocks





Noir c’est noir

30 11 2008

tragedie-dune-trajectoire

1939 a été pour le cinéma américain une « miracle year » en raison de la profusion de chef-d’œuvres sortis cette année-là. A bien des égards, on pourrait appliquer le même qualificatif à l’année 2006 pour le rap français qui a vécu comme une renaissance éphémère après le cru 2005 peu fécond et avant un millésime 2007 franchement terne. Et Casey aura largement contribué à ce rebond. Découverte notamment sur la compilation L432, elle exploite depuis une décennie la même veine, noire et acrimonieuse. En dépit d’une kyrielle d’apparitions sur compiles et de projets divers, celle qui a osé décliner une invitation de NTM qu’elle jugeait condescendante s’était jusqu’en 2006 abstenu de sortir un album. La MC (l’acronyme accepte-t-il le féminin ?) a donc comblé ce trou dans sa discographie avec un premier solo de la meilleur manière, en livrant un disque radicalement noir, modèle de cohérence et de pessimisme.

Tragédie d’une trajectoire est un album définitivement noir, d’un noir sans nuance. Aucune lueur ne perce l’obscurité. « Tout ce que j’énumère n’a aucun humour, est noir et amer, froid et sans amour, fade et sans saveur et a dans son sommaire un lexique et une grammaire pour cracher sur leur mère » prévient-elle en début d’album. Le disque est donc un déversement ininterrompu de haine et de colère accumulées tout au long d’une vie et condensées en douze morceaux de qualités égales. On peut se réjouir que l’extrême densité de l’album permette de compenser sa brièveté. La semonce adressée à la face du monde provoque chez l’auditeur une frayeur continue de la première à la dernière mesure de l’album. Et le tout dégage une inquiétante atmosphère de crépuscule sur un monde au bord du chaos.

Quand l’intro fleurie de Pas à vendre laisse imaginer un lever de soleil sur un paysage champêtre, la semonce brutale de Casey brise subitement l’harmonie et fait redescendre l’auditeur vers l’abîme ténébreux où la MC a élu domicile, un cloaque glauque sans issue. « Noire née en France « , Casey, qui conserve toujours par devers elle une lame dans sa veste au cas où, est soumise aux tourments et à la méfiance de la bête traquée. Le monde extérieur est présenté sans distinction comme un ennemi, seule la banlieue nord trouvant grâce à ses yeux. Les rues parisiennes sont ainsi peuplées d’une faune hostile pour laquelle elle n’a que mépris et méfiance, à telle enseigne que sa colère radicale confine au quasi-solipsisme. Militante de l’insoumission, Casey, la révolte solidement chevillée au corps en appelle en permanence à la mutinerie.

Bien que Casey cultive l’androgynie, Tragédie d’une trajectoire manifeste une certaine sensibilité féminine. Sans verser dans le psychologisme de comptoir, on pourra noter que Casey fait davantage part de ses états d’âmes que ses éternels complices de La Rumeur dont le cœur semble davantage fait de pierre. En témoigne la pochette sur laquelle elle exhibe sans pudeur les écorchures qui meurtrissent autant sa peau que ses entrailles. Celle qui revendique son appartenance à la race des punks se livre sans détours notamment dans sa présentation liminaire glaçante : « cette belle insouciance de l’enfance qui plus tard laisse place à la sagesse, je l’ai pas connue. Je suis noire, née en France et maintenue en position de faiblesse. Et aujourd’hui encore un rien me blesse ; et pourtant j’ai tout fait pour que passent mes traumatismes, mais c’est dur, il faut que je le reconnaisse. Et il y a peu de chances pour que ça se tasse avec la vieillesse ». En dépit d’un poncif tenace, il y a donc bien en France une place pour le rap féminin même si Princess Anies a voulu nous démontrer le contraire en début d’année avec le nunuche Au carrefour de ma douleur

Sa plume, trempée dans le vitriole, est aisément reconnaissable à l’abondance des assonances et des allitérations qui font figure pour la MC de marque de fabrique. Anti-Flaubert, le défunt écrivain s’étant fixé jadis pour mission de chasser de ses textes la moindre allitération, elle étale tout son savoir faire dans Suis ma plume, pur exercice de style destiné à faire la démonstration de sa maîtrise lexicale : « Ma plume, mon diplôme, un blâme, un problème, un suprême programme haut de gamme qui engraine, qui entraîne débris de crânes, de vitrines, crimes qui se trament, nitroglycérine. Premier album, je dégomme, sors des Abymes, j’amène oedèmes et rétame des ridims, j’étonne, on m’acclame, je donne mon mot d’ordre et mon modèle, quidam dégomme sur le macadam. Des tonnes d’ultimatums dans mes thèmes, hématomes dans mes tomes à l’antenne et cartonne e système. » « Alors, t’as suivi ? Ca t’a plu ? T’as vu ce style ? T’as vu cette dextérité ? T’as vu cette compétence ? » demande-t-elle en conclusion. Difficile de répondre autrement que par l’affirmative. La répétition des mêmes sonorités lui permet d’insister sur chacune des syllabes, leur donnant à chaque fois une charge explosive, le flow au cordeau tenant lieu de détonateur. Par ailleurs, le parti pris stylistique permet de tenir les sens de l’auditeur en alerte et donne encore davantage de relief au texte. Le flow tout en retenue et pourtant percutant de Casey tient du paradoxe.

Les participations dispensables d’Anfalsh ou de Ekoue s’intègrent plutôt bien à l’ensemble mais rompent l’envoûtement opéré par la voix enveloppante de Casey. On surprend même la MC, un instant traîtresse à son personnage mais fidèle à sa personne, à rire en introduction de On ne présente plus la famille. Par ailleurs, son excellent couplet sur Ma Haine éclipse complètement les apparitions de ses collègues de crew.

Avec un album très No future, Casey part en guerre contre le monde entier. Et pourtant, si chaque rime glace le sang par sa noirceur catégorique, le talent de Casey tient dans sa capacité à éviter la simulation ou la caricature. Bien que Casey soit à la ville plus guillerette que ses textes ne le laissent imaginer, on sent la sincérité dans sa démarche. Elle ne nous montre pas son cœur ; elle dissèque en public ses viscères.