Go Down Moses

30 11 2008

Isaac Hayes

Isaac Hayes, figure de la soul américaine qu’il a contribué à renouveler, s’est éteint en août. L’icône black des seventies laisse un héritage colossal notamment au rap chargé de la succession.

Isaac Hayes s’était lui-même attribué involontairement le sobriquet grandiloquent de Moïse noir en baptisant son sixième album. S’il faisait mine d’accepter ce surnom avec réticence, il n’en restait pas moins un prophète – en matière de musique tout au moins: « J’étais très en avance sur mon temps. La preuve, c’est que ma musique est toujours actuelle aujourd’hui – vous savez, les rappeurs la samplent en permanence ». Préfiguration à la fois de la vague disco des seventies et du rap une dizaine d’années plus tard, l’icône soul a anticipé les évolutions de la musique en se plaçant au carrefour d’influences multiples.

Aujourd’hui, Isaac Hayes est mort. Ike Turner, Barry White, James Brown: l’hécatombe se poursuit sur le front de la musique noire américaine. Cette génération, qui a enfanté le rap sans le savoir, fini de disparaître. La voix chaude et ouatée  du baryton de la soul, reconnaissable entre mille autres, capable de déclencher à elle seule l’hystérie libidinale des jeunes filles en fleurs, s’est évanouie ad patres cet été. Comme toute légende de la soul américaine qui se respecte, Isaac Hayes est né dans le sud des Etats-Unis à une époque où la ségrégation raciale faisait loi, et comme toute légende de la soul qui se respecte, l’orphelin de Memphis, autodidacte et prototype du self made man, a quitté le ruisseau à la faveur d’un itinéraire épique  pour rejoindre les sommets des charts américains au tournant des sixties et des seventies. Après avoir fait office d’homme à tout faire pour Stax et subi un revers commercial avec son premier album, Presenting Isaac Hayes en 1967, il s’impose progressivement comme l’un des piliers du jeune label, jusqu’à ce que le public opère une identification entre « l’Empereur » et la maison Stax. Le succès de l’étourdissant et grandiose  Hot Buttered Soul en 1969 parachève la popularité du fantasque chauve. En pleine hégémonie de Motown, le label concurrent du nord des Etats-Unis, les orchestrations exubérantes d’Isaac Hayes, flirtant souvent avec l’emphase, saupoudré de Gospel et de country, contribuent à renouveler la musique noire américaine en introduisant notamment des emprunts à la musique blanche –une révolution ! L’éclectisme d’Isaac Hayes lui vient de sa formation pluridisciplinaire : à ses débuts dans le Tennessee le jeune homme joue à la fois dans un groupe de blues, un autre de jazz, encore un de rock et encore un autre de gospel. Ce syncrétisme se retrouve dans les symphonies soul, entrelacs de violons, de guitares wah-wah, de cuivres, de chœurs et de flutes composées à la fin des années 1960 et au début des années 1970 qui restent des objets uniques dans l’histoire de la musique. Comment lui venait cette inspiration ? « Tout naturellement. Quand j’étais gosse, j’écoutais toutes sortes de musique, j’étais comme une éponge: j’absorbais tout. Plus tard, quand j’écrivais pour Sam & Dave, ce n’était pas ma propre personnalité que je mettais en avant. Quand le moment fut venu pour moi d’enregistrer mon propre disque, je voulais absolument y inclure des cordes, car j’écoutais alors beaucoup de musique classique. Je n’avais aucune expérience en la matière, mais mon interprétation et mes influences m’ont permis de glisser sous le funk ces arrangements de violons, particulièrement sur «Walk On By». C’est venu comme ça et cet élément est toujours resté dans ma musique». La gloire mondiale vient en 1971 avec la bande originale de Shaft de Gordon Parks, film iconique de la blaxpoitation, le cinéma joué par des noirs à destination des noirs. S’il ne décroche pas le rôle titre qu’il convoitait, le film lui permet tout de même de récolter un Oscar, un Golden Globe et trois Grammy awards. A son zénith, la carrière fulgurante d’Isaac Hayes coïncide avec l’émergence culturelle des noirs américains. Il participe en 1972 au « black Woodstock » organisé par Stax à Los Angeles devant 100.000 noirs américains enfiévrés. A la même époque, il s’affuble sur scène d’une panoplie de chaînes en or, curieux renversement des codes de l’esclavage et prélude au bling-bling en vogue aujourd’hui. A partir de la fin des années 1970, la carrière d’Isaac Hayes -par ailleurs grand ami de Lino Ventura – qui s’éparpille entre le cinéma, le disco, la gestion de son propre label et celle d’un club de basket puis le doublage de la série South Park et une fondation humanitaire, s’étiole progressivement. La fermeture de Stax en 1975 symbolise le long crépuscule de l’idole noire : la flamboyance du tournant des seventies est passée.

Cependant, la notoriété du Black Moses a été entretenue par ses descendants en ligne directe, les rappeurs. Isaac Hayes sur le déclin s’amusait plus qu’il ne s’agaçait que sa discographie ait été abondamment samplée : « ça ne me dérange pas, ça me donne une forme de longévité ». Celui qui avait daigné apparaître sur la bande originale de Comme un aimant, entretenait comme beaucoup de ses coreligionnaires une relation ambiguë mais dépourvue de condescendance avec de ses héritiers involontaires. En adoubant la première génération de rappeurs, il a contribué à conférer à cette musique la respectabilité qui lui faisait défaut dans les années 1980. Il invite même Chuck D de Public Enemy sur son dernier véritable album, Branded, en 1995.  Dès le début de sa carrière sur la scène des clubs de Memphis qu’il écumait pour bâtir sa notoriété, Isaac Hayes avait pris l’habitude de parler au micro plutôt que de chanter afin d’attirer l’attention sur ses performances. En 1986, en pleine effervescence rap, il reprend à son compte la popularité naissante du phénomène en réactualisant son Ike’s Mood, rebaptisé pour l’occasion Ike’s rap, comme pour s’en attribuer la paternité. Cependant, sans doute en raison de l’écart de générations, un malentendu brouillait la relation, comme un grand-père avec ses petits-enfants : « j’aime des groupes comme Public Enemy – qui font des choses pour réveiller la jeunesse et les rendent plus cosncients et plus responsables – mais  je ne suis pas du tout d’accord avec certains rappeurs d’aujourd’hui! Particulièrement les chansons qui rabaissent les femmes et font l’apologie de la violence et des gang-bangs.  Si vous voulez, quand certains des premiers soi-disant “gangsta” rappeurs sont apparus, cétait compréhensible, dans le sens où ils protestaient contre leurs conditions de vie et ils permettaient d’attirer l’attention sur celles-ci. Mais aujourd’hui, ça a pris une autre tournure. Les gens ont commencé à les imiter, plutôt que d’en prendre note et de dire ‘On a besoin de changer cette situation’ ». Un jour à LL Cool J : « je portais des chaînes quand tu jouais encore aux osselets à la récré ».

L’immense colosse au corps fragile, à cours d’inspiration et pas considéré à sa juste valeur, a sans doute bien fait de mourir pour renaître à la musique.

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